Tir à travers l'hélice

Expériences de Garros-1914

Références

Illustrations


 

Expériences de Garros - 1914

 

Paris le 3 novembre 1914
Rapport du sergent Garros au comandant Girod, directeur de l'Aviation du Camp Retranché de Paris.

Le monoplan offensif
Le monoplace léger, puissant, rapide, est actuellement le seul appareil capable de rattraper rapidement, en distance et en altitude, les avions ennemis, et une fois ces avions rattrapés, de leur imposer, par une maniabilité supérieure, les manoeuvres les plus propices à l'attaque.
Il s'agissait de savoir si l'on pouvait armer pratiquement un monoplace à hélice à l'avant, seul dispositif donnant la vitesse et le rendement nécessaire.
J'ai été chargé des essais du système suivant:
Appareil - Un monoplan "Morane" type "G" de série, Voilure 14 mètres carrés. Cet appareil muni d'un moteur "Rhône" donne une vitesse de 140 kilomètres à l'heure et monte à 1000 mètres en moins de 3 minutes; à 2000, en 7 minutes environ, avec une heure de marche.
Maniabilité - Sa maniabilité est la plus grande réalisable à vitesse égale.
Armement - L'armement consiste en une mitrailleuse légère, type "Hotchkiss", fixée au fuselage dans une position immuable, sous l'oeil du pilote, à portée de da main et tirant en avant dans l'axe de marche de l'appareil comme si l'hélice n'existait pas.
Celle ci est protégée, à la partie qui passe devant la ligne de tir, par un blindage spécial, appelé pare-balles.
Expériences - Les expériences que j'ai faites m'ont appris:
1° - les balles qui frappent le pare-balles et qui sont de ce fait perdues, sans autre inconvénient, sont de l'ordre de 10% des balles tirées. Ainsi le tir utile reste de 90% environ des balles tirées.
Commodité
2° -Il paraît commode en vol de viser un objectif et de le tenir un temps suffisant dans la ligne de mire par les simples manoeuvres de vol (puisque l'arme est fixée selon l'axe de l'appareil); et cela, surtout aux altitudes où l'on est appelé à chasser les avions ennemis et où il est bien rare que l'air ne soit pas calme, même en cas de vent.
Manoeuvre de la mitrailleuse.
3° - La manoeuvre de la mitrailleuse est très simple et se fait assez facilement d'une main d'ailleurs.
a) même s'il fallait deux mains, il y a des dispositions très simples qui permettent sur un "Morane" l'abandon momentané des commandes.
b) même si l'on ne pouvait tirer qu'un chargeur, (30 balles), le plus souvent, cela suffirait, vu la facilité d'approcher l'ennemi très vite, de très près, pour s'en éloigner ensuite très rapidement. Ce genre d'appareil devrait s'employer ensuite très rapidement. Ce genre d'appareil devrait s'employer pour tirer presque à bout portant comme les torpilleurs en marine.
4° - Le pare-balles absorbe en pure perte une partie de la force du moteur. Mais une partie très faible et non proportionnelle à la force du moteur, de sorte que ce désavantage serait sérieux sur un moteur faible, mais négligeable avec un 80 HP "Rhône".
Pour fixer les idées, l'appareil, au lieu de faire 140 kilomètres à l'heure et 1000 mètres de hauteur en 3 minutes, ne fait plus que 136 kilomètres à l'heure et 1000 mètres en légèrement plus de 3 minutes.
Conclusion.
Mes expériences ont été arrêtées par un accident qui s'est produit au sol et qui aurait été très grave en vol, puisque l'appareil a été presque entièrement détruit. Mais cet accident ne diminue en rien ma confiance dans le principe puisqu'il est dû à la rupture d'une pièce, retenant le pare-balles sur l'hélice: le simple examen de cette pièce, la veille de l'accident, m'avait déjà inquiété sur sa solidité. Sa rupture, sous l'effort de la force centrifuger, a causé l'arrachement du moteur de l'appareil et un tel choc que le fuselage fut entièrement brisé, les réservoirs éventrés, etc....
Cet accident montre seulement qu'il y a lieu de prendre certaines précautions pour renforcer les attaches du moteur, le pare-balles, l'hélice elle-même. Ces renforcements ne rencontrent, du reste, aucune difficulté.
Je me permets d'insister pour que tous les moyens soient mis à ma disposition pour terminer d'urgence la mise au point du Monoplace offensif persuadé qu'aucun autre type d'appareil français ne pourra rendre des services plus précieux et plus variés. Réalisé en type "Parasol" monoplace, il ne sera pas seulement, à mon avis.
a) un incomparable torpilleur aérien: il pourra encore être employé et très avantageusement:
Bombardement - b) pour lancer des obus: par exemple les obus de 90 spécialement empennés que j'ai lancé avec succès d'un "Parasol" biplace, grâce à un dispositif léger et simple et à la grande visibilité qu'offre l'appareil. On emporte très aisément 6 obus avec 3 heures de marche et le voyage aller-retour est sensiblement plus vite achevé qu'avec aucun autre appareil.
Observation d'artillerie -
c) pour l'observation d'artillerie.
Dans tous ces cas, il faut moins de dix minutes pour enlever la mitrailleuse et remplacer l'hélice à pare-balles par une ordinaire, si on juge cette transformation utile.
Conformément aux ordres du Commandant Girod, Chef de l'Aviation du Camp Retranché de Paris.

Télégramme chiffré
de Paris le 26/12 à 19h 52 Chef service aéronautique Camp retranché de Paris à Chef service aéronautique GQG.
Groupes 84
N° 169
Expériences Garros avec acier cémenté, doux, rapide et aciers spéciaux se poursuivent. Nous arrivons à un poids de neuf cent grammes pour monture métallique hélice au lieu de 2 kilog. 500 du début. Le système attache est définitif. Nous ne perdons qu'une balle sur vingt cinq. Nous espérons résultat définitif dans dizaine jours; nous croyons pouvoir réaliser avion armé rapide à 160 à l'heure et 2000 mètres en cinq minutes.